M9
Oubliez les clichés sur le hip-hop anglais et ses avatars commerciaux plus ou moins réussis que sont la grime et le dubstep. La sensation du moment, c’est l’impressionnant M9, a.k.a. Melanin 9, figure de proue du respecté collectif Triple Darkness. Enchaînant les sorties toutes plus recommandables les unes que les autres, il vient de faire paraître « Orion’s Stencil », un 2nd street-album de 1er choix, prélude à un 2e album plus que prometteur. Un MC de classe mondiale.
De quelle façon t’es-tu retrouvé dans le hip-hop ? Si mes sources sont bonnes, tu t’y es intéressé très jeune.
M9 (MELANIN 9) : Je suis tombé dedans vers 9 ans, grâce à mon grand frère. Il revenait souvent avec de nouvelles cassettes audio de Snoop Dogg, Dr. Dre, Warren G, Lady Of Rage… Il écoutait beaucoup de sons West coast et notamment de chez Death Row. J’allais à l’école en écoutant ces cassettes et un jour, j’ai découvert le Wu-Tang Clan avec « Enter The Wu-Tang », leur 1er album qu’avait ramené mon frangin. C’est comme ça que je me suis passionné pour le son new-yorkais, via le Wu-Tang et tous leurs solos … Et puis il y a eu Mobb Deep, « The Infamous » et « Hell On Earth »… Je ne loupais aucune émission de Tim Westwood, je n’écoutais que du hip-hop et j’ai vite accumulé beaucoup de cassettes. Vers 14-15 ans, je me suis mis avec des potes de mon école qui avaient la même passion que moi et on a commencé à faire de la musique. On a s’est mis à enregistrer des morceaux de rap, on n’arrêtait pas, et les gens de mon quartier (Shepherd’s Bush dans West London – NdA) ont commencé à me connaître et à aimer ce que je faisais. J’ai pas mal été encouragé à persévérer et tout le hip-hop que j’écoutais m’inspirait beaucoup : Nas, AZ, Mobb Deep, Onyx, Ras kass, Lord Finesse, Buckwild, O.C., Diamond D… Je me suis beaucoup penché sur leurs textes, les structures, les sens cachés, les flows… J’écoutais tout ce qui était underground et j’aimais tellement ça, que ça me donnait envie d’enregistrer toujours plus. Un jour, j’ai fait la connaissance de Skriblah de Terra Firma, le crew de Klashnekoff, et il m’a proposé de faire un morceau. Il m’a emmené au studio de Chemo qui avait un instru de prêt. Le morceau « Cold » avec Skriblah est le 1er que j’ai officiellement enregistré et les amateurs ont adoré. Les magazines et les radios s’en sont tout de suite emparé. Dans la foulée, j’ai sorti la mix-tape « High Fidelity » puis mon 1er album : « 144.000″. C’est à ce moment-là que je forme le collectif Triple Darkness. Au départ, il y avait moi, Cyrus Malachi et Masikah. On enregistrait sur des instrus de Beat Butcha, Chemo et on n’a pas arrêté d’avancer.
D’où vient le nom du collectif Triple Darkness, qui s’est depuis pas mal étoffé…
M9 : Le fait qu’on s’appelle Triple Darkness ne veut pas dire qu’on est un trio, ce que beaucoup de gens croient. Aujourd’hui, nous sommes 12, tous de Londres. C’est un nom choisi scientifiquement, qui fait référence à la création de l’univers, de l’obscurité à la lumière. Ça évoque le début de la création du hip-hop, dont on fait partie dans sa forme la plus pure. Il n’y a rien de plus profond ou mystique.
Tu n’as pas cité une seule influence anglaise, malgré la richesse de la scène depuis les années 80… Mais tu n’es pas non plus une exception en Angleterre…
M9 : C’est vrai, je n’ai jamais vraiment écouté de rap anglais et je ne m’y connais pas beaucoup. Je connaissais London Posse, les Demon Boyz…, j’aime beaucoup Lewis Parker, Jehst, Task Force… J’ai été biberonné au rap américain. Certains gars ne m’aimaient pas trop parce qu’ils me reprochaient de n’écouter que du rap ricain alors que j’étais anglais. Mais, ce sont les mêmes qui écoutent de la Grime alors que ce n’est pas du hip-hop… Va comprendre ! Le seul truc que je fais, c’est rapper sur des beats qui sonnent américains. Mais je n’essaie ni d’être américain ni de sonner américain. Mon truc, c’est le hip-hop.
Aujourd’hui, l’accès au hip-hop dans les médias a l’air beaucoup plus compliqué en Grande Bretagne. Il y avait d’immenses magazines comme Downlow, Hip-Hop Connection ou encore de grosses radios pirates (Itch FM…) et tous ont disparu…
M9 : Il y a eu un gros mouvement en Grande Bretagne mais depuis 2007, il a du plomb dans l’aile. Hip-Hop Connection s’est replié sur Internet, beaucoup de clubs hip-hop ont fermé comme Kung-Fu, Breakin’ Bread… Le public est passé à autre chose. À la grime, au dubstep… Les DJ’s jouent de moins en moins de hip-hop, les artistes veulent maintenir leurs revenus et passent à autre chose. La crise financière a accéléré cette tendance. La crise du capitalisme a pulvérisé le hip-hop anglais et il ne lui reste presque plus de médias et d’endroits pour se faire entendre. Moi, je persévère car c’est ma passion mais en ce moment, il ne faut pas croire qu’on va en vivre. C’est une espèce en voie de disparition.
Pour diffuser tes disques, c’est le système D ? Des sites comme www.suspect-packages.com ?
M9 : Oui, je diffuse des disques via ce site. Disorda, qui est à sa tête, est un des rares qui maintient le hip-hop en vie chez nous. Il a aussi accès à certains réseaux de disquaires ce qui permet de me trouver un peu partout en Angleterre. C’est comme ça qu’a été distribuée la mix-tape « Orphans Of Cush » de mon crew, Triple Darkness. Je vends beaucoup de CD’s dans la rue. Lorsqu’il y a de grosses têtes d’affiche en concert, à la sortie des boîtes et aussi via le BandCamp…
En tant que MC, au-delà de l’intérêt musical que te portent les auditeurs, que veux-tu apporter ? Du savoir, de la technique… ?
M9 : J’essaie de tout ramener à la fois. Des connaissances, du bon sens de rue, de la politique, des problèmes sociaux, familiaux, globaux… Je mets la vie dans mes textes, dans toute sa diversité et sa complexité. Mais je ne néglige pas non plus les bons moments en essayant d’être le plus technique possible. Je ne me cantonne pas à un créneau, j’aborde plein de choses différentes.
Quels sont les principaux sujets politiques que tu abordes en général ?
M9 : Je lis pas mal de bouquins d’histoire. Des sujets contemporains mais aussi d’autres à propos du développement des civilisations… Parfois, des gens ne captent rien à mes références car ça ne fait pas partie des connaissances habituelles et de ce qu’on t’apprend à l’école. J’ai d’ailleurs commencé à faire des textes plus accessibles pour que les auditeurs ne passent pas à côté de mes messages. J’essaie dès que possible que les gens prennent conscience de ce qui se passe. Les problèmes sociaux ne sont pas arrivés comme ça. Il y a des raisons bien définies, bien identifiables, qui n’ont souvent rien à voir avec ce que rabâchent nos dirigeants. J’essaie de leur mettre sous les yeux ce qui est souvent dissimulé.
À 26 ans, quel est ton regard sur la Grande Bretagne aujourd’hui ? Il y a 10-15 ans, la situation te semblait-elle meilleure ?
M9 : La Grande Bretagne a énormément changé et pas dans le bon sens. Je ne sais pas ce qui s’est produit, c’est difficile à exprimer… Mais le comportement des enfants et des adultes s’est vraiment dégradé. Ça a été très brutal et a entraîné une augmentation de la présence policière, des délits, des meurtres et des histoires de drogue. Ça a toujours existé mais aujourd’hui, c’est bien pire, notamment à Londres. Je prends moins de plaisir à y habiter maintenant et j’ai presque envie de me barrer. Ce n’est pas une ville où tu peux t’épanouir spirituellement. Tu peux gagner du fric, bosser, aller à l’école mais à côté de ça, trop de stress.
Tu mets ça sur l’accroissement de la pauvreté ?
M9 : La crise financière et l’incapacité des gouvernants à protéger les populations de ses effets a tout aggravé. Les gens sont souvent désespérés, ruinés, et agissent en conséquence.
Quel était l’idée derrière le street album « Orion’s Stencil » qui est sorti il y a quelques semaines ? Il est d’une impressionnante cohérence et d’une très grande qualité, digne d’un vrai album…
M9 : C’est une sorte de mix-tape, ce n’est pas mon 2e album. Je suis en train de travailler dessus. Mais avec tous les rappeurs et producteurs qu’il y a aujourd’hui, tu es vite submergé et oublié. Si tu es un MC, il faut faire très attention à ça. J’ai mis peu de temps à enregistrer « Orion’s Stencil ». Il y a des textes un peu freestyles sur des faces B, quelques morceaux totalement inédits et ça a permis de continuer à faire tourner mon nom. C’est un avertissement avant l’album. Pour les musiques, je suis très exigeant, pour les faces B comme pour les sons que je prends chez Beat Butcha, Anatomy ou Chemo. Je prends toujours les meilleurs et j’arrive ensuite pas mal à enchaîner les sons sur les projets. J’écoute beaucoup de musique et ça m’aide probablement.
Qu’est-ce que tu peux nous dire sur ton 2e album, très attendu, et tes autres projets ?
M9 : Il n’a pas encore de titre. « Orion’s Stencil » devait être le nom de l’album mais je l’ai utilisé pour l’apéritif. Je l’enregistrerai chez Chemo, comme d’habitude, qui fera peut-être des instrus dessus, voire le graphisme comme pour « Orion’s Stencil ». Il est discret mais bosse beaucoup avec Joe Budden, Kool G. Rap, Tragedy Khadafi, Roc Marciano… Il est tranquille, davantage que Beat Butcha qui bosse avec des gros comme Ludacris, Soulja Boy… Ce sont deux personnalités différentes. Il y aura un instru de Jehst, probablement un de Lewis Parker. Anatomy, mon producteur préféré en ce moment, fera plusieurs sons. J’essaie de le mettre en avant dès que je peux. Il mérite. Sinon, les invités ne seront que des gens que je respecte. J’ai déjà enregistré avec Tragedy Khadafi, Killah Priest, John Robinson avec qui je suis ami, Roc Marciano… D’ici peu, je pars en studio avec Royce Da 5’9″. Ça me fait très plaisir d’être entouré de ces légendes. Ça m’a mis un peu de pression : on ne fait pas n’importe quoi avec de tels MC’s. Un album de Triple Darkness est également en route.
Interview et traduction : Yann CHERRUAULT
Discographie (disponible à la vente ici : http://m9ether.bandcamp.com)
2011 : « Orion’s Stencil » (Hypedog)
2009 : « 144.000″ (Kilamanjaro/Dark Matter Records)
2007 : « High Fidelity » (Kilamanjaro)Discographie avec ORPHANS OF CUSH
2009 : « White Noize » (Triple Darkness/Suspect Packages)





