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LUPE FIASCO

Après un long bras de fer avec la multinationale Warner, Lupe Fiasco met fin à presque 4 ans de silence avec son plus mauvais album en date. Les interminables tractations en coulisse, responsables de reports incessants et d’enregistrements au kilomètre, auront porté un coup d’arrêt temporaire à la créativité du MC de Chicago. Quand des considérations financières parasitent le processus artistique, le résultat est toujours calamiteux. La preuve par « Lasers », un album que Lupe Fiasco a l’honnêteté de ne pas défendre et de ne pas revendiquer ! Interview parisienne sans langue de bois, le jour de son anniversaire.

Il en aura fallu du temps à Warner pour confirmer la date de ce nouvel album ! Une longue bataille entre toi et la multinationale a tout bloqué. Tu peux revenir sur cette navrante histoire qui laisse la musique sur la touche…
LUPE FIASCO : Foncièrement, nos discussions achoppaient sur le type de chansons à faire. C’était un combat très traditionnel dans ce milieu avec comme finalité le contrôle de ma musique. Mon équipe et moi voulions faire certaines chansons et mon label désirait qu’on aille dans une autre direction. Il y avait des terrains d’entente mais ça bloquait sur pas mal de morceaux. La façon dont ils s’y sont pris ne m’a pas du tout plu. Ce genre de désaccord peut arriver à tout le monde mais il s’est avéré que le blocage tenait surtout au fait que j’avais refusé de signer avec Atlantic un contrat de type « 360″ (contrat qui permet à la maison de disque d’avoir la main sur tout ce qui tourne autour de l’artiste : disques, concerts, merchandising… – NdA). J’ai rejeté cette formule et ça a fortement dégradé mes relations avec le label Atlantic. Le ton s’est fait moins respectueux. Pour mon équipe, on a décidé de mettre les points sur les « i ». Avec les disques, on ne fait pas vraiment d’argent avec le système des avances sur ventes. Et là où on fait de l’argent, ça n’a rien à voir avec le boulot d’Atlantic (concerts, T-shirts…). La proposition faite ne nous convenait pas du tout, on était perdants, et s’est engagée une longue bataille avec pétitions, manifestation… C’était une affaire de gros sous, la musique n’était plus qu’un prétexte. Aucune justification constructive n’était donnée à propos de ce qu’ils n’aimaient pas. On a longtemps tourné en rond à cause de cette histoire de contrat refusé.

Ces interminables tergiversations contractuelles t’ont-elles stimulé créativement parlant ou plutôt miné ?
L.F. : je suis un artiste. Un peu comme Pablo Picasso, si je puis me comparer à lui pour illustrer ça. Je pourrais peindre des « Guernica » ou des chefs d’œuvres abstraits et ne pas rencontrer un large succès. Mais, ça pourrait également plaire immédiatement et devenir de futures classiques voire des succès commerciaux. C’est la loterie mais des choix artistiques affirmés en feraient quoi qu’il en soit des œuvres marquantes. Ou alors, je pourrais peindre des petits chiens, ou des portraits d’aristos avec leurs chevaux. Ça marcherait tout seul, les chevaux seraient très jolis mais ça n’aurait aucun intérêt. L’argent coulerait à flot mais cette démarche facile est dénuée de portée artistique. J’ai envie d’exprimer une vraie approche artistique et sûrement pas de dupliquer ce qui marche ou ce qui est sensé plaire. Je veux apporter des choses inédites au monde. Je ne suis pas peintre mais rappeur et c’est pareil. Je rappe à propos tout ce qui m’intéresse mais je veux aussi aller vers des choses plus abstraites. J’offre un large éventail de styles, pas seulement des petits chevaux, mais aussi des choses plus abstraites comme « Guernica ». Sur « Lasers », je suis devenu un artiste commercial. C’est marrant quand j’y pense. Tous mes précédents albums sont titrés volontairement « Le ceci ou cela de Lupe Fiasco ». Celui-ci s’appelle simplement « Lasers ». Parce que je ne me sens pas le revendiquer. Dans un sens, ça reste moi et certains morceaux peuvent être personnels, profonds, conceptuels voire très réussis mais « Lasers » est avant tout un album de commande, un compromis fait avec le label. Il y a des morceaux comme « The Show Goes On » que je n’avais pas du tout pensé faire maintenant. Pour le refrain, je n’ai jamais rencontré le gars (rires) ! Mais ça fait partie des artistes qui font bon effet sur des singles. Ça donne la mesure de l’état du business de la musique.

Tu te retrouves dans la peau d’un réalisateur de films qui doit faire des exercices de commande ponctuels, très commerciaux et plus ou moins merdiques, pour pouvoir de temps en temps faire des films d’auteur…
L.P. : Heureusement, ce ne sont pas tous des films merdiques (rires). Tel que j’ai bossé, c’est plus du son facile à ingérer…

Tu vois « Lasers » comme une sorte d’exercice de style ?
L.P. : (Rires) Oui, c’est ça. Franchement, il y a quelques disques qui ne doivent rien aux maisons de disques mais il y a souvent du donnant-donnant. De mon côté, je leur ai dit que je pouvais leur fournir des tubes si c’est ça qu’ils voulaient mais en travaillant bien la forme. Une autre de mes caractéristiques, c’est que je ne fais pas appel à 9 gars pour écrire mes textes, ni à 3 producteurs par morceaux… Dans certains disques, tu ne peux pas dire qui est le propriétaire des morceaux car le gâteau est partagé entre des tonnes de gens (rires). Ce sont des assemblages dignes de la créature de Frankenstein et qui finalement, n’ont aucune identité. Ça peut sembler sans importance jusqu’au moment où il faut parler des morceaux, les expliquer. Là, les artistes qui font ça sont dans la merde (rires) ! Il y en a certains qui n’ont plus rien à voir avec ce qu’ils interprètent (rires).

Ton contrat avec Atlantic continue-t-il après « Lasers » ou est-ce le dernier album que tu leur livres ?
L.F. : Non, il m’en reste 3. J’ai signé pour 1 album ferme et 5 options. Ils ont choisi de fait encore un album avec moi après « Lasers » et s’ils le souhaitent, de faire ça encore 2 fois.

Pour ce 3e album un peu spécial, comment as-tu sélectionné producteurs et invités ? C’étaient de vraies envies comme avec l’anglais Sway ou du calcul pour plaire au label ?
L.F. : Puisque tu mentionnes Sway, c’est un artiste que je considère comme un ami. Je le connais depuis un moment, je l’ai rencontré lors de mon 1er séjour en Grande Bretagne. Pour « Break The Chain », il correspondait parfaitement au morceau. C’est mon ami mais il n’est pas là par simple copinage. C’est d’ailleurs l’unique MC invité sur « Lasers ». Pour des gens comme MDMA, c’est aussi un de mes amis et un excellent auteur. Il peut aussi bien écrire pour Paris Hilton que pour moi. Il est super talentueux et j’aime ce qu’il fait. Ça fait partie de l’intégrité de mon approche. Souvent, les artistes font des morceaux avec des gens qu’ils n’ont jamais vus. Ceux qui sont les plus consciencieux apprennent à se connaître un peu avant ou pendant le studio mais ce n’est pas systématique. Trey Songz, on se connaît depuis un bail. On a fait une tournée ensemble et si il est là, ça n’est pas forcément parce que je suis inconditionnel de ce qu’il fait. C’est plutôt une clef pour entrer dans les playlists de clubs mais c’est vraiment un pote. Matt Mahaffey, qui est sur « State Run Radio », je ne savais absolument pas qui c’était il y a peu ! En fait, en matant un DVD sur le ski, un des morceaux qui habillaient m’a plu. En allant voir les crédits, j’ai fait une recherche sur Wikipedia et j’ai trouvé son manager. On s’est croisé dans sa cuisine, on a écouté pas mal de choses puis on a bossé ensemble. Par contre, Skylar Grey, qui est sur le refrain de « Words I Never Say », je ne la connais pas du tout mais le résultat me plaît vraiment. J’ai donc aussi bien assemblé des amis proches et de totaux inconnus (rires).

Dans ce contexte d’album très cadré, un projet musical parallèle comme Japanese Cartoon (punk rock – NdA) est-il une sorte de bouteille d’oxygène ?
L.F. : Oui, Japanese Cartoon est ma soupape. Atlantic n’y interfère pas une seconde ni le grand public. C’est un projet de fan de musique. La musique que j’y fais est réellement celle que j’ai envie d’entendre. Comme les morceaux sont gratuits, chacun peut y aller sans obligation. Si les gens n’aiment pas, ça n’est pas grave du tout. En tant que Lupe Fiasco, j’ai des bornes à ne pas dépasser. Pour Japanese Cartoon, a contrario, aucune limite. Pas de pression, pas de planification, j’y fais tout ce qui me passe par la tête.

Comment s’est fait ton éducation musicale ? Ton père t’a fait découvrir beaucoup de choses très différentes. Quels furent les artistes ou groupes marquants pour toi ?
L.F. : Les 1ers trucs que j’ai kiffés, c’étaient des compositeurs classiques comme Tchaikovsky, Beethoven et tout un tas d’autres choses que mon père passait : Ravi Shankar, Wreckx-N-Effect… Mon frangin avait aussi une cassette vidéo avec des émissions de « Yo! MTV Raps ». Elle était pleine de vieux clips de hip-hop, fin 80 et début 90, et je l’ai matée des dizaines de fois. Mon éducation hip-hop s’est faite grâce à cette cassette. Il y avait EPMD, Heavy D, Kool Moe Dee, Big Daddy Kane, N.W.A., Public Enemy et pleins d’autres monstres sacrés sur cette cassette. Mais j’écoutais aussi du rock comme Queen ou du disco comme KC And The Sunshine Band et du jazz. Certains morceaux étaient des influences très nettes, d’autres, dont je ne connaissais des fois pas le nom, sont plus floues mais tout aussi marquantes. Il y avait aussi des choses que je n’aimais pas dans le hip-hop. Vers 5-6 ans, je n’aimais pas N.W.A. et Eazy-E que je trouvais grossiers ! Mais quand je suis rentré au collège, mon 1er groupe s’est appelé N.W.A. et mon nom de rappeur était MC Ren (un des MC’s de N.W.A. – NdA) tandis que l’autre rappeur avec moi s’appelait Eazy-E (rires) ! Cette même musique que je n’aimais pas gamin m’a passionné quand je me suis rapproché de l’adolescence. Et puis j’ai découvert des géants comme Nas, Mos Def, Busta Rhymes, Jay-Z, le Wu-Tang Clan, Big Pun, Canibus, Eminem mais aussi des gars comme Spice-1, 3-6 Mafia… Tout le monde m’a marqué.

Tu as signé ton 1er contrat avec Epic/Sony en tant que membre de Da Pak puis tu es passé à autre chose, voulant te détacher des thématiques Gangsta Rap que vous pouviez avoir…
L.F. : Je viens d’un quartier défavorisé de Chicago, comme mes potes de Da Pak, donc on faisait des trucs comme ça naturellement. Ça n’était pas une attitude d’emprunt comme le font de nombreux gamins des banlieues chics. Les gangsters, les prostituées, la violence, on connaissait très bien et on était légitimes pour en parler. Ce qui s’est passé, c’est que j’ai fait un morceau appelé « Coulda Been » qui parlait de tout ce que j’aurais pu faire. On avait un petit cercle de fans que je connaissais un par un. Quand j’ai fait ce morceau, ça a ramené tout un public de petites nanas blanches ! J’ai pris conscience que ce morceau différent, honnête, pouvait plaire à un public large et que je pouvais en faire plein d’autres. C’est avec ce titre que j’ai pu apparaître sur « MTV Advance Warning »… C’est de là que Atlantic a pu s’intéresser à moi. En fait, j’ai pris conscience qu’il était plus gratifiant artistiquement de créer des morceaux incitant au progrès. Je pourrais très bien inciter à la délinquance mais en ce qui me concerne, je privilégie la qualité de la vie. Je n’ai pas envie d’aller en prison comme beaucoup de gansta rappeurs d’opérette, je n’ai pas non plus envie de mourir pour rien…Je n’ai pas non plus envie d’être le carburant de ce genre de comportements. Le problème du gangsta rap, c’est qu’il ne propose rien d’autre… J’ai envie d’être un stimulant intellectuel et de plaire à des gens qui n’ont pas leur cerveau en pause. Je fais donc ce qu’il faut pour avance dans ce sens, pour inspirer les gens plutôt que de les enfoncer dans le mal-être. J’aide plutôt que je ne détruis. Je veux être fidèle à l’image que je donne de moi dans les magazines ou à la télé. C’est un bon signal pour les gosses des quartiers populaires dont je suis issu. Si tu veux un jour une Range Rover, ce qui n’est pas une priorité, c’est comme ça que tu dois t’y prendre.

L’éducation que t’ont prodiguée tes parents a-t-elle une large part dans la façon que tu as d’appréhendé ton statut de MC ? Ton père était un membre des très respectables Black Panthers et j’imagine qu’il n’a jamais cessé de te parler des tenants et aboutissants du pouvoir capitaliste aux USA…
L.F. : Mon père était très engagé, jusqu’à sa mort. Il s’intéressait à tout, débattait avec passion de la situation politique aux USA et dans le monde. Il avait une envie permanente de changer les choses et s’en donnait les moyens dès qu’il le pouvait. Il avait pleine conscience de l’avidité démesurée des puissances économiques capitalistes et de la façon dont cela régissait tout dans les coulisses aux USA. Cette envie de tout changer radicalement ne l’a jamais quitté. Regarde en ce moment en Egypte, Moubarak s’est barré mais il pèse 70 milliards de dollars. C’est surréaliste ! Et si il a autant amassé, c’est que le pouvoir économique mondial le savait et le lui permettait… Pour le capitalisme international, l’argent n’a pas d’odeur. Mon père a eu une grande influence sur moi. Ce qu’il disait, il le faisait et il a permis à mes frères et à moi de recevoir une éducation très variée. Vers 8-9 ans, il m’a offert le petit livre rouge de Mao, des écrits de Fidel Castro ! Donc, avec tout ça, j’ai reçu une immense masse d’infos concernant le monde, très variée et à propos de pleins de gens, d’endroits, de doctrines philosophiques… Jusqu’à son dernier souffle, il m’a effectivement énormément influencé. Ça me permet d’appréhender différemment la masse d’infos qu’on reçoit chaque jour. Ma mère n’a pas non plus été en reste. Elle était également très intelligente et impliquée. Vers 13-14, je parlais avec elle du problème israélo-palestinien, des guerres, de politique en général. J’adorais mes parents et ils ne pouvaient que déteindre sur moi. Ça se retrouve dans ce que je rappe, dans ce que je pense et dis. Il est clair que je ne peux pas fonctionner comme ceux qui malheureusement n’ont pas grandi avec leurs parents. Pour moi, ne pas connaître son père me semble presque incompréhensible et ce doit être terrible. Quand mon père est décédé, j’étais adulte. Sa mission était remplie. C’est quelqu’un de très important pour moi.

De cette éducation proche des doctrines communistes que tes parents pouvaient dispenser, te reste-t-il des choses ? T’impliques-tu dans des combats pour le progrès social ou pour des causes comme celle du journaliste noir, ancien Black Panthers également, Mumia Abu-Jamal ?
L.F. : Bien sûr. Un ami très proche de ma famille est notamment très impliqué dans la défense des prisonniers politiques aux USA. Pas plus tard qu’hier, j’ai reçu un e-mail de sa part à propos de manifestations et de combats contre certaines injustices en cours. Un des sujets principaux était Mumia Abu-Jamal et les nombreux prisonniers politiques qui croupissent dans les prisons américaines. Donc après un e-mail de Kanye West, j’ai souvent ce genre de messages de potes d’enfance qui m’intéressent tout autant (rires) et qui m’invitent à des manifs dans telle ou telle ville. Je suis ça de très près. Je ne suis pas super actif mais je soutiens et j’aide quand ça m’est possible. Je peux passer des plateaux télé du showbiz à des actions de terrains plus sociales, plus politiques. Je m’engage pour tout ce qui va dans le sens de la justice sociale et lorsqu’il s’agit de pousser ce genre d’idée. C’est d’ailleurs intéressant dans ces cas-là de voir qui dans ton entourage suit ou pas, surtout quand ça devient un peu physique !

Tu es un des rares MC’s qui affirment publiquement leur défiance à l’égard de l’administration Obama…
L.F. : Je ne crois personne dans la classe politique habituelle, que ce soit les démocrates ou les républicains. En fait, ça n’a pas grand-chose à voir avec Obama. Il n’est qu’une façade contrôlée par un système qui ne roule que pour le business, pour les dollars. Je m’oppose totalement à leur manière de penser et de faire. Qu’Obama soit président ne me fait pas plus adhérer à cette fausse démocratie. Si ma mère devenait présidente des USA, je ne lui ferais pas davantage confiance (rires) car elle serait la même marionnette des banquiers. C’est dans les actes qu’on fait ses preuves. Au moment de la crise, il a trouvé le moyen d’offrir 700 milliards de dollars aux banquiers. Quand tu sais que ce sont ces mêmes banquiers qui ont financé sa campagne électorale, ça n’étonne évidemment pas qu’ils soient choyés… Quand l’équipe économique d’Obama n’est constituée que de banquiers, qui ça étonne qu’il agisse ainsi ? Quand tous ses conseillers sont issus des grands groupes capitalistes, à quoi peut-on s’attendre… Maintenant, les USA ont un immense déficit à la hauteur du cadeau fait aux banquiers et pour le combler, on ne demande pas aux banquiers de rembourser ce qu’ils doivent mais par contre, on fait des coupes franches dans les dépenses sociales telles que la santé, les écoles, les services publics… On fait payer aux pauvres les dettes causées par les hyper riches… C’est le monde à l’envers. Il annonce 400 milliards de coupes budgétaires sur 10 ans qui ne vont qu’amplifier la fracture sociale alors qu’il arrive à dégager 700 milliards en quelques jours pour les marchés financiers. C’est vraiment pourri, on ne peut appeler ça que de cette façon. C’est le 1er président noir mais il continue le sale boulot de ses prédécesseurs… Pourtant, dès le début de son mandat, il aurait pu avancer d’autres pistes pour les USA en s’appuyant sur sa popularité. Il n’a pas osé et finalement n’a pas été à la hauteur de l’histoire du peuple noir américain.

Ce sont des choses que tu dénonces plus ou moins clairement dans « Lasers »…
L.F. : Oui, j’essaie d’être le plus honnête possible et de donner dans la controverse. On en a besoin pour donner un coup e pied dans la fourmilière de nos sociétés stéréotypées et notamment aux USA. C’est la société de l’excès, du trop… Aux Etats-Unis, on a trop de trucs et dès que l’on en perd un, c’est un désastre. Si tu ne peux pas acheter de voiture, ça tourne au drame. Pareil pour un 2nd frigo (rires). On a été conditionnés pour toujours vouloir du neuf. Remplacer en permanence des choses qui marchent pourtant très bien.

Comment vois-tu certains artistes qui ont eu un rôle particulier dans ta carrière comme Jay-Z ou même Kanye West ? Comme des mentors ?
L.F. : Je considère les mentors comme des gens qui ont un pouvoir énorme rattaché à leur position. Je ne vois pas Kanye comme un mentor mais Jay-Z en est incontestablement un pour moi. Jay-Z est celui qui m’a appris à ne pas courir après les goûts supposés des radios ou les tendances éphémères. Il faut créer sans cesse pour devenir le truc en vogue. Copier ne sert à rien car quand tu a terminé, on est déjà passé à autre chose. Aujourd’hui, tout le monde rappe comme Drake. J’allume la radio : que des clones ! J’en suis presque arrivé à me demander si je sonnais comme lui (rires) ! Il a trouvé un truc pour être à l’avant-garde, en opposition avec tous ceux qui ne font que courir après les programmations des radios plutôt que de rechercher qui ils sont. C’est pourtant comme ça qu’on dure. Si tu changes sans cesse de style, de propos, tu perds ton identité. Il faut construire la longévité, une carrière. Malheureusement aujourd’hui, beaucoup de rappeurs font un album puis change tout, seulement pour espérer devenir tendance… Tout le monde fait ça ces temps-ci et arrive avec la même formule (rires). Moi, je veux être le moteur des tendances, je ne veux pas m’accrocher au train en marche.

Mais pour atteindre cette totale indépendance artistique que tu revendiques, la meilleure solution n’est-elle pas, à l’instar de Talib Kweli il y a quelques mois, de claquer la porte de la multinationale Warner et de te lancer en indépendant ?
L.F. : Oui, j’y pense parfois… D’ailleurs, Japanese Cartoon fonctionne sur ce modèle totalement indépendant. Mais il y a toujours un revers à la médaille. Ça ne me pose pas de problème d’être en cheville avec une major. À la fin de mes journées, je le vis bien car j’accepte les règles du jeu. Ce qui me fait chier, c’est quand on me manque de respect ou qu’on essaie de prendre le contrôle artistique de mon œuvre. Il y a toujours des compromis à faire et ça n’est pas toujours un problème car je ne maîtrise pas tout. Mais la major non plus n’a pas le savoir suprême et il devient impossible de collaborer si elle souhaite tout régir. Être indépendant ne se choisit pas à la légère. En soit, ça n’a rien de cool et cela te soumet souvent à des pressions financières terribles. Il y a des pours et des contres. Actuellement, ça reste plus simple pour moi d’être un pied en major avec ma carrière solo et l’autre en indé avec Japanese Cartoon.

Interview et traduction : Yann CHERRUAULT

Discographie

2011 : « Lasers » (1st & 15th/Atlantic/Warner)
2007 : « Lupe Fiasco’s The Cool » (1st & 15th/Atlantic/Warner)
2006 : « Lupe Fiasco’s Food & Liquor » (1st & 15th/Atlantic/Warner)

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