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Sitou Koudadje – Is that Jazz / Rap ?

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Sitou Koudadjé & Greg Mo – Is that Jazz/Rap ?

MC (trop) méconnu, Sitou Koudadjé est pourtant responsable d’un des meilleurs albums de rap français de l’année dernière : « 21 grammes ». Celui qui se définit lui-même comme « lyriciste anonyme buveur notoire » récidive en skred cette année, dans un projet commun avec le producteur Greg Mo. Le ton est donné dès la pochette, avec ce titre hommage à l’album du grand Gil Scott Heron (« Is that Jazz »), poète conscient, qui concevait sa musique comme une arme de lutte, et cette intrigante radio crânienne qui laisse deviner un coït logé dans le cortex.

L’album est court, une quarantaine de minutes, et construit uniquement sur des samples de jazz et des breakbeats. Si sur le papier on peut craindre de sombrer dans le passéisme nostalgique, de réentendre une énième copie de « Jazzmattaz », ce choix donne au contraire à l’album une belle unité, et le colore d’une teinte intemporelle, qui n’est pas sans évoquer la tentative de Joe Lucazz sur son album « No Name » : ne pas coller à la mode, mais tracer sa route. Les compositions de Greg Mo se font discrètes, se mettent au service du rappeur sans en faire des caisses. Comme si elles se contentaient de mettre en valeur l’écriture, le timbre et le flow de Sitou, dont l’originalité frappe dès les premiers mots. Une voix chaude, une prononciation particulière, bouche encombrée à la Time Bomb, des gimmicks inédits (« Bah ouai les jeunes »), un flow direct, qui ne fait pas dans la démonstration technique mais creuse le fond et la punchline, avec un talent certain pour le refrain uppercut. Sitou n’essaye pas de séduire un auditoire juvénile, il a des choses à dire, et semble placer l’art de la rime lourde de sens comme exigence première. Pas d’amertume, pas de « c’était mieux avant », juste l’affirmation d’un style propre, forgé dans les belles heures du rap français « à l’ancienne », à base de carnets noircis de ratures et de freestyles entre srabs. Et de fait, on a parfois l’impression d’écouter un classique obscur d’un certain âge d’or, de redécouvrir une perle enfouie, on se régale de tournures surprenantes, de rimes recherchées, de thématiques profondes. Sitou donne dans la sincérité sans jouer les fragiles, se confie sans se complaire, les pieds dans le ciment, la tête entre l’Afrique et les States, multiplie les références à nos histoires, celles des vaincus et des oubliés. Colère sourde, tristesse contenue, conscience en alerte, mais toujours le style en avant, comme une armure : « Ma musique chante la souffrance comme celle de Gil Scott Heron / Quand héroïne crack et rhum foudroient mes blacks comme des blattes », sur le joyau de l’album, « Hassenet », réflexion subtile sur l’autodestruction et les rapports homme-femme, rien que ça !

Les meilleurs disques sont ceux qui donnent l’impression de rencontrer quelqu’un, de rentrer dans l’intimité d’un homme qui nous ouvre son cœur et son âme. L’album de Sitou Koudadje est de ceux-là : on en ressort habité d’une étrange familiarité, comme si on venait de faire la connaissance d’un type droit et humble, lucide sur sa condition et ses tares, sur sa part de responsabilité dans le désastre et son devoir de résistance, mais sans jamais donner de leçons. Il s’adresse à lui et aux siens, mais sans exclure. Son univers complexe et atypique exige plusieurs écoutes pour être saisi, et donne envie de creuser, de poursuivre la discussion. On se surprend à penser : « Ce mec pourrait être mon pote », tant on le sent proche, tant il se présente à nous sans timiniks inutiles, sans postures de thug en tonkar, tant l’intelligence transpire à chaque phrase, tant certaines phases nous font grandir. Alors certes, il y a quelques morceaux en dessous. Le posse cut, trop long, se révèle lassant. L’omniprésence de samples jazzy n’est pas toujours pertinente, et on aimerait que d’autres nuances musicales éclairent la très belle plume du rappeur. Mais redisons-le : son album précédent était déjà remarquable, et parions que le prochain le sera aussi.

Les projets de Sitou Koudadjé sont dispos lors de ses concerts, dans lesquels l’attitude et la dextérié au mic’ du lascar confirme tout le bien qu’on pense de lui, et sur le site bboykonsian.com. On peut l’entendre freestyler de temps en temps dans l’indispensable émission du old-timer Nes Pounta, « L’équipe de nuit » sur FPP 106,3 à Paname, dispo en podcast sur le facebook de l’émission.

 MaNu (Black Mirror)

On retrouvera Sitou Koudadje pour une longue interview dans le prochain numéro d’IHH, et d’ici peu dans Black Mirror, émission Hip-hop.

En attendant, quelques clips du lascar pour le découvrir un peu plus :

 

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